Le plafond est haut, les murs épais. Les nouveaux arrivants se saluent silencieusement et se mettent à genoux. La tête enfouie dans leurs mains, ils murmurent des paroles inintelligibles. Au fond dans l’ombre, quelques hommes parés d’une soutane se concertent. La cérémonie va bientôt commencer.

En retrait, je scrute l’assistance. Autour de moi, le murmure s’intensifie à mesure que les minutes s’écoulent. J’essaie de tendre l’oreille, je tente de surprendre ces mots qui s’envolent, mais aucun ne m’est familier. A quelques mètres sur ma droite, une estrade décorée d’un signe mystérieux fait face à l’assemblée.

Il est temps. La lumière se tamise et le grand maître fait son entrée. Les fidèles lèvent la tête, leurs yeux se mouillent. Un sourire béa incrusté sur le visage, ils s’assoient sur leur chaise, leur état de bienheureux imprimé sur le visage.

Le guide prend la parole. Ses premiers mots sont pour les généreux donateurs; à ses yeux, sans aucun doute ces meilleures brebis. Cependant, la vertu reprend rapidement sa place lorsqu’il s’adresse aux fidèles aveuglés venus en nombre. Ses phrases claquent dans le cerveau des adeptes. Leur pensée doit être purifiée de toute perversion. Il n’est pas question de laisser vagabonder son esprit vers des méditations dissolues dans le péché, de laisser son âme s’en aller vers la dégénérescence de la société actuelle, de croire en ses instincts. La morale est un tout, qu’il faut respecter, ainsi doit être la vie.

Main dans la main, de jeunes mariés se regardent, les yeux emplis de paix et du souvenir de leur première fois, il y a six mois. Son ventre s’est arrondi depuis, un futur esclave va bientôt naître. Plus loin, un jeune homme venu avec ses parents s’agite sur son siège. Les paroles du Pygmalion lui déchirent le coeur et les tripes. Sa maman le sait bien, mais le patriarche ne supporterait pas. Il le tuerait probablement.

Se faire peur, un peu, s’imaginer enfermé dans une communauté oppressante qui guette vos moindres gestes. Se faire peur en pensant que certaines personnes ne considèrent les leurs que dans la soumission. Oui, se faire peur, pour mieux apprécier sa liberté.

  Le rituel est immuable.
  En fin de matinée, Sam disparaît dans les toilettes du bureau pour l’astiquage quotidien de son manche à air; durant la même dizaine de minutes, avec le même sourire niais à son retour, avec la même démarche ! Jusqu’à ce matin, ce matin-là, il y a cinq mois, y a un siècle, y a une éternité… (le premier qui chante, je le refroidis !)
  J’observe l’allée, persuadé de le voir débouler une main sur le sac, le crâne bourré d’images chaudes et les yeux ivrent de ses illustrations mentales qu’il génère durant son sommeil. J’attends, j’écoute, je scrute, je parie et je perds. Cinq, dix puis quinze minutes s’écoulent… se serait-il foulé le membre ? A-t-il un certificat médical valable ? Et ma mise alors !
  Je me lève et avance vers son burlingue. Il ne bouge pas de son personal computer. Impassible, il pianotte d’une main légère… et musclée, surtout la droite. Je m’approche encore un peu et lui assène une torgnole amicale dans le dos :
  – Alors, tout va bien, gars !
  Il me regarde un peu étonné.
  – Ouais, ouais, plutôt pas mal.
  – Quoi de neuf sous le soleil ?
  – J’ai fait l’amour cette nuit.
  – Ah ouais ! C’était bien ?
  – Un beau visage, mais son cul est toujours un peu gros.
  – Ah bon…
  Décidemment, c’est une fixation chez lui. Serait-ce inhérent aux vieux garçons ? Pour autant qu’on puisse l’être à trente-deux ans !
  – Et comparée aux autres ?
  Pas de réponse.
  Je n’en attendais pas plus ! Nous y voilà ! On y est mes amis ! Sam a décidé de prendre le taureau par les cornes pour combattre son mal et se faire mâle ! Est-il difficile de se séparer de son pucelage à cet âge ?
  Il faut fêter ça ! J’ai envie de sortir les cotillons, sabler le champagne (faute de sabre), actionner les sirènes d’incendie, brûler des tétons à la cire, mordiller des clitos, chanter “Grüezi wohl Frau Stirnima” ! Oui, il l’a fait ! Il est sorti de chez lui ! Il a trempé la biscotte ! Il a limé avec son burin ! Il a beurré le mille-feuilles ! Il était temps !
  – Au fait, tu l’as rencontrée où ?
  Petit haussement d’épaules.
  – Ben, sur internet.
  Pfff…, un vrai bar à pute, cet internet.

J’ai rencontré de grands aventuriers poussiéreux, de petites scientifiques en short moulant, des bandits de grand chemin, des trafiquants de drogue vivant au milieu de la jungle, des talibans sans scrupules et aveuglés par la haine, des fermiers au grand coeur, des passeurs sans conscience et même des militaires armés jusqu’aux dents. J’ai parcouru les grandes plaines sauvages, les chemins caillouteux et défoncés, les rivières en crue et leurs ponts sans assurance, les grands domaines agricoles et même le désert et ses oasis. C’était l’aventure, c’était tout ce qui comptait !
Il y a quelques années, les choses se sont malheureusement gâtées. On m’a poussé à sillonner les rues des villages et les avenues des grandes villes. Habitué à la découverte constante et aux séquences d’action, j’ai bien senti que je n’étais pas ma place et ai vite déchanté devant la monotonie de vie de mes nouveaux compagnons. Un homme en costume et cravate, une jeune bourgeoise en minijupe ou une vieille peau et son petit cabot; ils ne connaissent pas mon histoire mais se permettent de m’utiliser pour en mettre plein la vue.
Oui, qu’ils sont fiers comme des paons mes cavaliers lorsqu’ils me promènent habillé de mon plus beau polish dans les passages étroits d’un quartier bondé. Ils ne regardent pas devant eux mais le petit monde qu’ils surplombent. Ainsi, lorsque ce petit garçon a traversé la route en riant pour rejoindre sa grand-mère, je n’ai pas hésité une seconde, mes instincts sont revenus instantanément et c’est avec mon pare buffle chromé brillant de mille feux que je lui ai fracassé sans ménagement le crâne et les côtes. Les gens sont accourus… oh oui, ils peuvent toujours courir, je ne suis pas un amateur, je ne laisse aucune chance à mes victimes, posez donc la question aux bestioles qui ont osé croiser mon chemin durant mes heures de gloire perdues; parole de SUV !